La Bizzarrini Manta : l’OVNI italien qui a réinventé le design des sportives

En 1968, dans un contexte où le design automobile évoluait mais restait encore très marqué par les codes traditionnels, une petite équipe italienne a frappé un grand coup. La Bizzarrini Manta, présentée au Salon de Turin cette année-là, n’est pas seulement un prototype remarquable : elle marque la naissance d’Italdesign et le début d’un langage stylistique qui a influencé des générations de voitures sportives à moteur central. Issue d’un travail express (quarante jours pour tout concevoir), la Manta combine audace aérodynamique, solutions techniques issues de la compétition et une ergonomie intérieure révolutionnaire pour l’époque.

Un projet éclair orchestré par Giugiaro

Giorgetto Giugiaro, après des passages déterminants chez Fiat, Bertone et Ghia, fonde Italdesign avec Aldo Mantovani. Pour leur premier geste public, ils choisissent de ne pas suivre la voie classique : Giugiaro souhaite frapper fort. Le pari était risqué, compte tenu du délai réduit — seulement quarante jours pour passer du concept au prototype visible — mais le résultat a été à la hauteur des ambitions. La Manta devint ainsi la carte de visite d’un studio qui allait ensuite devenir une référence mondiale du design automobile.

Technique : une voiture de compétition comme point de départ

Pour gagner du temps et réduire les coûts, Italdesign reprend la base mécanique de la Bizzarrini P538, un châssis tubulaire pensé initialement pour la compétition. La P538, ayant déjà fait son œuvre en endurance, se prête à la transformation : maintien du châssis tubulaire et architecture moteur central‑arrière. Le cœur de la Manta est un V8 Chevrolet d’environ 400 ch, capable, sur le papier, d’offrir une vitesse de pointe théorique proche des 330 km/h — des chiffres impressionnants à la fin des années 1960. Cette configuration permet à Giugiaro d’explorer des proportions radicales sans renier la solidité mécanique.

Un design qui anticipe l’avenir

La silhouette de la Manta est résolument coupée au couteau : profil en forme de coin, longueur compacte de 4,10 m, largeur généreuse de 1,86 m et hauteur réduite d’à peine 1,05 m. Le pare‑brise, incliné à seulement 15 degrés, se prolonge idéalement vers le toit, créant une ligne continue du nez à la poupe. Ce choix esthétique n’était pas seulement cosmétique : il visait l’optimisation aérodynamique.

Cependant, l’essentiel du génie réside dans la solution apportée à la visibilité : l’extrême inclinaison du pare‑brise compromet la vision vers l’avant. Giugiaro résout cela avec un second élément vitré quasi‑vertical sous le pare‑brise principal, complété par trois fines fentes dans le capot : une idée simple, ingénieuse et exemplaire d’adaptation design/ergonomie.

Habitacle : trois sièges et le conducteur au centre

L’intérieur casse lui aussi les codes : la largeur de la voiture permet d’installer trois sièges côte à côte, le conducteur étant en position centrale, légèrement avancé par rapport aux deux passagers latéraux. Cette disposition anticipe la configuration rendue célèbre des décennies plus tard par la McLaren F1. Elle offre une visibilité et une perception de conduite uniques, et démontre la capacité de Giugiaro à penser l’habitacle comme un espace de conduite centré sur l’expérience du pilote.

Fabrication express et destin singulier

La construction de la Manta en quarante jours relève presque de la performance industrielle artisanale : modèle en bois, réalisation des panneaux de carrosserie, soudure du châssis, assemblage mécanique et peinture — tout a été mené à marche forcée. Cette urgence a toutefois un coût : le prototype est resté pendant des années davantage comme un joli objet statique que comme une voiture parfaitement fonctionnelle, certains systèmes électriques et mécaniques n’étant pas finalisés lors des premières présentations.

La Manta est aussi mémorable par sa livrée. À Turin, elle exhibe une teinte vert‑eau tirant sur le turquoise, rehaussée de touches orange, évoquant le nom « Manta ». Cette robe souligne la volonté d’Italdesign de jouer sur l’émotion visuelle autant que sur la technique.

Impact historique et postérité

Au‑delà de son statut de prototype, la Manta est un jalon : elle inaugure la carrière d’Italdesign et place Giugiaro sur le devant de la scène comme un créateur capable de transformer radicalement les formes. Les idées débattues dans la Manta — profil en coin, pare‑brise intégré, habitacle centré — se retrouveront réinterprétées dans les décennies suivantes. La Manta influence non seulement les concept‑cars mais aussi les lignes de production de supercars et de GT à moteur central.

La Manta aujourd’hui : restauration et conservation

Après des décennies de parcours mouvementé, la Manta a fini par être restaurée au début des années 2000, revenant à sa livrée originale turquoise‑verdâtre. La restauration a permis de remettre en valeur la prouesse stylistique du prototype et d’en préserver la place dans l’histoire du design automobile. En tant que pièce de musée, elle illustre parfaitement comment un concept rapide peut laisser une empreinte durable sur l’évolution des formes automobiles.

En guise de repères pour passionnés

  • La Manta est le premier grand projet d’Italdesign, né en 40 jours.
  • Base technique : châssis de compétition Bizzarrini P538 et V8 Chevrolet (~400 ch).
  • Design : silhouette en coin, pare‑brise très incliné compensé par un second vitrage vertical.
  • Intérieur : cabine à trois places, conducteur central — anticipation d’un agencement futuriste.
  • Héritage : influence durable sur le design des sportives à moteur central.
  • La Bizzarrini Manta n’est pas seulement un prototype spectaculaire par sa forme : elle est la démonstration qu’un studio de design peut, en très peu de temps, produire une vision nouvelle et cohérente qui façonnera durablement l’esthétique automobile. Pour nous, passionnés d’automobile et amateurs de belles lignes, elle demeure une icône — un OVNI italien qui a marqué le passage vers une nouvelle ère stylistique.

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