Il y a encore dix ans, les voitures au méthane faisaient figure de solution d’avenir : propres, économiques, disponibles chez Fiat, Volkswagen ou Skoda, elles séduisaient conducteurs et flottes professionnelles. Aujourd’hui, elles ont quasiment disparu des routes françaises. Ce n’est pas un hasard, ni une simple mode passagère. Derrière ce naufrage se cachent une tempête de prix, des choix industriels radicaux et des politiques européennes qui ont tout bousculé.

Vous ne croirez pas pourquoi les voitures au méthane ont presque disparu : la faute aux prix

Le premier coup de grâce est venu à la pompe. Le gaz naturel comprimé (GNC), plus communément appelé méthane automobile, avait un argument massue : son coût. En octobre 2020, le kilo s’achetait à 0,98 €. Moins de trois ans plus tard, en janvier 2023, il flirtait avec 2,07 €/kg — soit une hausse de plus de 110 % en à peine 27 mois.

Si les prix se sont stabilisés autour de 1,40 €/kg en 2024-2025, le mal était fait. L’avantage économique qui justifiait le surcoût à l’achat d’un véhicule bi-carburation s’était évaporé :

  • Parité avec l’essence et le diesel : le coût au 100 km en méthane est désormais comparable, voire supérieur dans certains cas, à celui des motorisations thermiques classiques.
  • Retour sur investissement impossible : la conversion ou l’achat d’un véhicule GNC ne devient rentable qu’au-delà de plusieurs centaines de milliers de kilomètres, un seuil irréaliste pour un particulier.
  • Volatilité chronique : très sensible aux tensions géopolitiques — notamment la guerre en Ukraine — le prix du méthane peut doubler en quelques mois, rendant tout calcul budgétaire aléatoire.

En Occitanie, région pourtant traversée par d’importants axes de transit, les stations GNC se sont raréfiées à vue d’œil. Là où une dizaine de points de ravitaillement fonctionnaient activement, plusieurs ont fermé ou réduit leur activité, accentuant l’anxiété des conducteurs encore équipés.

Les constructeurs ont tourné le dos au GNC sans préavis

La flambée des prix aurait pu être surmontée si les industriels avaient maintenu le cap. Ce ne fut pas le cas. Fiat, Volkswagen et Skoda — trois des piliers historiques du segment méthane en Europe — ont opéré un virage à 180 degrés, motivés par les objectifs de neutralité carbone fixés par Bruxelles à l’horizon 2035.

  • Reconversion des chaînes de production : les lignes dédiées au GNC ont été transformées pour accueillir la production de batteries lithium-ion et de moteurs électriques.
  • Budgets R&D réorientés : les investissements initialement prévus pour améliorer les motorisations gaz ont été intégralement redirigés vers l’électrification et les hybrides rechargeables.
  • Silence marketing : les gammes au méthane ont tout simplement disparu des catalogues et des campagnes publicitaires, sans annonce fracassante, dans une discrétion qui en dit long sur l’abandon consenti.

Le dernier modèle grand public au méthane commercialisé en France, la Volkswagen Golf TGI, a quitté les concessions sans que la marque ne communique véritablement sur sa fin de vie. Un enterrement de première classe, sans fleurs ni couronnes.

Un réseau de distribution en chute libre : le cercle vicieux

Moins de véhicules vendus, c’est moins de clients à la pompe. Moins de clients, c’est moins de rentabilité pour les exploitants. Et moins de rentabilité, c’est des fermetures de stations. La logique est implacable et s’est déroulée exactement selon ce schéma en France.

Une couverture territoriale qui s’effrite

On comptait environ 200 stations GNC en France au pic de la technologie. Ce chiffre a sensiblement diminué, les zones rurales et semi-rurales étant les premières touchées. En Occitanie, plusieurs stations ont fermé leurs robinets définitivement entre 2022 et 2024.

Des investissements en berne

Les exploitants de stations-service hésitent à moderniser ou à entretenir leurs installations GNC, faute de visibilité sur la demande future. Le coût d’une pompe à méthane neuve dépasse les 200 000 € — un investissement impossible à rentabiliser si la clientèle continue de fondre.

Le GPL : une alternative plus robuste, mais pas épargnée

Face au naufrage du méthane, le GPL (gaz de pétrole liquéfié) fait figure de rescapé. Son réseau de distribution reste bien plus étoffé — plus de 1 800 stations en France proposent du GPL contre moins de 150 pour le GNC —, et son prix oscille entre 0,75 et 0,90 €/litre, maintenant un avantage économique réel sur l’essence.

  • Coût de conversion accessible : passer un véhicule essence au GPL revient entre 1 000 et 1 500 €, un investissement amorti en 2 à 3 ans pour un conducteur parcourant 20 000 km/an.
  • Stabilité tarifaire : le GPL est moins exposé aux chocs du marché gazier européen que le GNC.
  • Réseau fiable : la couverture nationale reste satisfaisante, y compris sur les axes secondaires.

Cela dit, le GPL reste lui aussi une technologie transitoire. Les directives européennes et les zones à faibles émissions (ZFE) ne lui accordent pas de statut privilégié à long terme, et il subira sans doute la même pression réglementaire que les autres carburants fossiles d’ici 2030-2035.

Le biométhane : une seconde vie pour le transport lourd, pas pour les particuliers

Si les voitures particulières au méthane sont condamnées, le biométhane — produit par méthanisation de déchets organiques et de résidus agricoles — ouvre une voie différente, surtout pour le fret et les transports en commun.

Pourquoi le transport lourd est concerné

Un poids lourd électrique reste aujourd’hui une équation complexe : autonomie limitée, temps de recharge incompatibles avec les impératifs logistiques, coûts prohibitifs. Le biométhane comprimé (bioCNG) répond à ces contraintes :

  • Empreinte carbone réduite : jusqu’à 80 % de CO₂ en moins par rapport au diesel, selon l’ADEME.
  • Compatibilité avec les infrastructures existantes : les stations GNC actuelles peuvent distribuer du biométhane après modernisation.
  • Soutien des politiques publiques : plusieurs régions, dont l’Occitanie, subventionnent la conversion des flottes de bus et de camions au bioCNG.

Pour les voitures de tourisme, en revanche, la fenêtre s’est fermée. Les volumes de biométhane disponibles sont prioritairement orientés vers le fret, et aucun constructeur généraliste ne prévoit de relancer une gamme de berlines au gaz.

Ce que le déclin du méthane révèle sur notre politique de mobilité

L’histoire des voitures au méthane est, en creux, celle d’une transition énergétique mal coordonnée. Plusieurs enseignements s’en dégagent :

  • Les aides publiques font et défont les marchés : les subventions massives accordées aux véhicules électriques ont accéléré l’abandon du GNC, sans plan de sortie pour les utilisateurs déjà équipés.
  • La confiance des consommateurs est fragile : un réseau de distribution qui s’effrite suffit à décourager des acheteurs potentiels, même si la technologie reste viable.
  • La diversification énergétique a ses limites : miser sur une seule solution — aujourd’hui l’électrique — comporte des risques si les infrastructures ou les chaînes d’approvisionnement venaient à être perturbées.
  • Les territoires ruraux paient le prix fort : en Occitanie comme dans d’autres régions peu denses, la fermeture des stations GNC laisse des conducteurs avec des véhicules bi-carburant devenus difficiles à ravitailler.

Le méthane automobile n’aura été qu’une parenthèse, intéressante sur le papier, mais rattrapée par la réalité économique et les ambitions réglementaires européennes. Reste à espérer que la transition vers l’électrique sera, elle, mieux accompagnée — pour les conducteurs, pour les territoires, et pour les acteurs économiques qui n’ont pas les moyens de suivre chaque virage à toute allure.