La Dodge Firearrow III (1954) vendue 700 000 € : histoire, technique et petit voyage « à l’italienne »

Dans le monde des concepts américains des années 1950, la Dodge Firearrow III occupe une place à part : futuriste, influencée par l’ère jet et pourtant marquée par une touche européenne grâce à la main de la Carrozzeria Ghia. Récemment adjugée chez RM Sotheby’s pour 852 500 dollars (soit environ 700 000 euros), cette Firearrow III n’est pas seulement une curiosité de salon — c’est aussi un témoignage technique et stylistique d’une époque où l’automobile rêvait à grande vitesse.

Genèse et contexte stylistique

Nous sommes au début des années 50, période où l’imaginaire automobile puise largement dans l’aviation et la conquête spatiale. Chez Chrysler, Virgil Exner mène un programme intense de concepts et confie à chaque marque du groupe un laboratoire stylistique. La Firearrow naît de ce terreau : après une première version statique et une Firearrow II roulante, la Firearrow III devient le prototype le plus accompli.

La stylisation repose sur une signature italienne : Luigi Segre de la Carrozzeria Ghia travaille en collaboration avec Exner pour produire un objet où la fluidité des surfaces s’allie à des éléments chromés et à une grande bulle vitrée. Le pare‑brise très incliné et le vaste lunette arrière donnent à l’ensemble un profil enveloppant, tandis que la nervure latérale en forme de lame et les doubles sorties d’échappement intégrées aux ailes arrière renforcent l’allure dramatique.

Architecture mécanique et innovations

Sous la carrosserie, la Firearrow III repose sur des bases mécaniques Dodge de l’époque, mais optimisées pour la performance : un V8 « Red Ram » Hemi de 3,9 litres délivrant environ 150 ch, couplé à une boîte automatique PowerFlite. Ce choix n’est pas anodin : le Hemi, déjà reconnu pour son efficacité volumétrique, assure un couple généreux, adapté au gabarit et à la mission du concept — démontrer les potentialités de style et de vitesse de la marque.

Le châssis dérive de la Dodge Royal, mais les ingénieurs ont travaillé l’allègement et l’équilibrage des masses pour améliorer le comportement. À la fois objet de vitrine et démonstrateur, la Firearrow III se devait de rester roulante et performante : la carrosserie allégée et l’optimisation du poids ont permis d’obtenir un comportement dynamique assez affûté pour l’époque.

Le record et la carrière en piste

La Firearrow III n’a pas seulement brillé en salon : en 1954, Betty Skelton la conduit sur l’ovale surélevé du Chelsea Proving Grounds et établit le record féminin de vitesse sur circuit fermé à 143,44 mph (environ 231 km/h). C’est un détail remarquable : peu de concept cars de l’époque peuvent se targuer d’un record officiel. Ce chrono illustre non seulement les capacités du V8 Hemi, mais aussi le soin apporté à l’aérodynamique et à la tenue de route, malgré la silhouette très avant‑gardiste.

La main de Ghia : élégance et italianité

La participation de Ghia — et plus précisément la signature de Luigi Segre — confère à la Firearrow III une âme italienne. Les ateliers transalpins étaient alors des partenaires recherchés par les constructeurs américains pour ajouter raffinement et savoir‑faire coachbuild. La Firearrow III illustre parfaitement ce mélange : lignes américaines ambitieuses, finition et proportions européennes. L’intérieur, avec sellerie Opal Blue et blanche, équipement moderne (si l’on peut dire pour 1954 : sièges réglables, radio à boutons, chauffage), renforce l’idée d’un concept pensé pour l’allure autant que pour le confort.

De l’Europe aux États‑Unis : voyage et restauration

Après son exposition, la Firearrow III reste en Europe pendant plusieurs décennies pour des raisons douanières, puis elle est redécouverte et ramenée aux États‑Unis. Un restauration complète, dirigée par Fran Roxas, l’a remise en configuration originelle, tant sur le plan esthétique que mécanique. La résurrection d’un tel prototype demande rigueur : remettre en état pièces rares, retrouver la teinte d’origine, consolider une carrosserie souvent unique. Le résultat est une voiture fidèle à son ambition initiale : à la fois pièce de musée roulante et pièce d’histoire.

Valeur de collection et signaux du marché

L’adjudication à ~700 000 € traduit plusieurs phénomènes : l’engouement pour les concepts d’après‑guerre, la rareté des exemplaires Ghia/Exner et l’importance historique d’un record établi par une voiture de salon. Pour les collectionneurs, un prototype ayant couru et restant dans un état proche de l’origine possède une prime de valeur évidente. Ici, la combinaison design signé, performance prouvée et restauration de qualité crée un ensemble très attractif.

Ce que retiendront les passionnés

  • La Firearrow III est un exemple frappant de coopération transatlantique entre studios stylistiques américains et carrossiers italiens.
  • Sur le plan technique, elle prouve que l’on pouvait marier forme audacieuse et performances mesurables dès les années 50.
  • Pour les historiens, elle est une pièce qui illustre la culture automobile de l’époque : spectacle, record et démonstration industrielle.
  • En Occitanie, où l’on aime autant les beaux objets que les belles trajectoires, cette histoire rappelle que l’automobile est d’abord une histoire de passions et d’échanges. La Firearrow III, avec sa parenté italienne et son cœur américain, symbolise ces dialogues qui ont façonné le visage de l’automobile du XXe siècle.